« Je quitte temporairement le navire de la lutte contre le VIH », cette phrase du Prof PITCHE a résonné dans les locaux de l’hôtel La Concorde telle une foudre en plein ciel clair et dégagé. C’est une page importante qui se tourne dans l’histoire de la riposte togolaise contre le VIH. À l’occasion de la revue annuelle des activités de lutte contre le VIH et le Sida au titre de l’exercice 2025, tenue le 5 août 2026 à l’Hôtel Concorde, le Professeur Vincent Palokinam Pitche, Coordonnateur du Secrétariat Permanent du CNLS-IST, a livré un discours dont la dernière partie a revêtu une forte charge émotionnelle.

Après près de vingt années consacrées à la lutte contre le VIH au Togo, le Professeur PITCHE, s’apprête en effet à écrire une nouvelle page de son parcours, avec sa prochaine prise de fonctions comme Directeur général de l’Organisation Ouest-Africaine de la Santé (OOAS). Cette nouvelle responsabilité régionale explique cette phrase lourde de sens prononcée au terme de son intervention : « Je quitte temporairement le navire de la lutte contre le VIH ».
Mais loin de sonner comme un adieu, cette déclaration apparaît davantage comme un passage de relais et un changement d’échelle. Celui qui a consacré une grande partie de sa carrière à la riposte nationale contre le VIH s’apprête désormais à mettre son expérience au service de la santé à l’échelle ouest-africaine.
Un départ qui n’est pas un adieu
L’émotion était perceptible dans les derniers instants du discours du coordonnateur national du SP/CNLS-IST. Le Professeur PITCHE a confié qu’il s’agissait de la dernière revue nationale qu’il organisait en qualité de Coordonnateur national du SP/CNLS-IST, rappelant qu’il avait initié ce type d’exercice dès 2007, alors qu’il dirigeait le PNLS, avant de rejoindre le secrétariat permanent du CNLS en 2012.
Pendant près de vingt ans, il aura ainsi accompagné plusieurs étapes de la riposte nationale, participant à la conception et à la mise en œuvre de quatre plans stratégiques nationaux. Son prochain départ pour l’OOAS ne signifie toutefois pas une rupture avec le combat contre le VIH. « Je quitte temporairement le navire », a-t-il indiqué en substance, avant de préciser qu’il resterait un membre actif de la riposte contre le VIH, puisqu’il demeurera engagé dans le secteur de la santé au Togo et dans la sous-région.
Le navire change donc de cap, mais le combat continue. Cette transition a donné une dimension particulière à la revue annuelle 2025. Elle est apparu à la fois comme un exercice de bilan, un moment de transmission et une forme de passage symbolique du témoin, qui ne dit pas son nom.
Vingt années de construction de la riposte nationale
Pour mesurer la portée de ce départ, il faut revenir sur le chemin parcouru. Le Professeur PITCHE, dans son discours a rappelé que les difficultés rencontrées collectivement entre 2006 et 2008 ont contribué à renforcer la résilience et à structurer davantage la lutte contre le VIH au Togo. Plusieurs évolutions institutionnelles majeures ont ainsi été mises en place au fil des années. Parmi ces acquis figurent notamment l’implication de haut niveau des autorités, le renforcement de la coordination multisectorielle, la structuration de la société civile, le renforcement du rôle de la CAMEG dans la gestion des approvisionnements et stocks, ainsi que la décentralisation de la dispensation des antirétroviraux.
La riposte s’est également progressivement, a t-il poursuivi, ouverte à des dimensions complémentaires de la santé publique : droits humains, genre, lutte contre la stigmatisation, santé sexuelle et VIH dans les curricula scolaires, implication des communes et intégration de la sensibilisation au VIH dans certains projets d’infrastructures. Cette évolution traduit une conviction forte : la lutte contre le VIH ne peut être efficace que lorsqu’elle dépasse le seul cadre médical pour devenir une véritable réponse de société.
Des résultats qui témoignent du chemin parcouru
En deux décennies, sous la coupole du Prof PITCHE, les progrès sont considérables. Le nombre de personnes vivant avec le VIH sous traitement antirétroviral est passé de 7 900 en 2007 à environ 95 000 à la fin de 2025. Le discours fait également état d’une réduction importante de la prévalence du VIH, passée de 3,5 % à 1,6 %, ainsi que d’une diminution de 70 % des nouvelles infections et de 73 % des décès liés au Sida. Ces chiffres illustrent le résultat d’un long travail collectif associant pouvoirs publics, professionnels de santé, société civile, communautés, partenaires techniques et financiers et différents secteurs de l’administration. Mais le Professeur PITCHE refuse de laisser ces résultats masquer les difficultés encore présentes. Les acquis sont importants, mais ils restent à consolider.
2025 : une année de progrès, mais aussi d’alerte
La revue annuelle est intervenue dans un contexte particulièrement déterminant. Deux événements majeurs ont marqué l’année 2025, selon le Prof PITCHE. Le premier concernait l’évaluation de la marche du Togo vers les objectifs 95-95-95 fixés pour 2025. Le second était lié à la réduction brutale des financements internationaux consacrés à la lutte contre le VIH, avec des conséquences sur la mise en œuvre des interventions au Togo comme dans plusieurs pays africains. Malgré ce contexte, le pays continue d’enregistrer des progrès importants.
Les 3×95 : une performance nationale qui cache encore des disparités
À la fin de 2025, le Togo avait atteint :
- 95 % des personnes vivant avec le VIH connaissant leur statut ;
- 99,85 % des personnes connaissant leur statut sous traitement ARV ;
- 85 % des personnes sous ARV ayant une charge virale supprimée.
Ces résultats placent le pays dans une dynamique globalement favorable. Mais une lecture plus fine fait apparaître un défi majeur : les enfants de 0 à 14 ans restent très en retrait. Chez eux, les niveaux atteignent respectivement 60 %, 51 % et 34 %.
Ces performances constituent un signal d’alerte pour la prévention de la transmission du VIH de la mère à l’enfant, mais également pour le dépistage, la prise en charge et le suivi des enfants vivant avec le VIH. C’est dans cette perspective que le Togo s’est doté d’un nouveau plan spécifique d’élimination de la transmission mère-enfant de la triple infection VIH, hépatite virale B et syphilis pour les quatre prochaines années.
Combattre le virus, mais aussi la stigmatisation
Le discours du Prof PITCHE accorde également une place importante aux dimensions sociales de la riposte. Les actions menées par la société civile, le ministère des Solidarités et le ministère chargé de la Justice et des Droits humains ont permis de renforcer la sensibilisation et la prise en charge des problématiques liées à la stigmatisation et aux violences basées sur le genre. Selon le Coordonnateur national du SP/CNLS-IST, ces interventions ont eu un impact positif sur l’accessibilité des services pour les populations vulnérables. Son message est fondamental : l’accès aux soins ne dépend pas uniquement de l’existence d’un service de santé. Il dépend aussi de la capacité de la société à créer un environnement dans lequel les personnes peuvent demander de l’aide sans peur d’être rejetées ou discriminées.
La question qui dominera les prochaines années : comment faire mieux avec moins ?
C’est l’un des principaux enjeux soulevés par le Professeur PITCHE. L’évaluation du financement effectivement dépensé en 2025 confirme la tendance à la baisse des budgets internationaux. Le nouveau cycle du Fonds mondial pour la période 2027-2029 vient renforcer cette préoccupation. D’où le thème retenu pour la revue : « Réduction des financements et pérennité des programmes : quels sont les défis ? »
Pour le Coordonnateur national du SP/CNLS-IST, l’enjeu n’est donc plus uniquement de rechercher davantage de ressources, mais aussi de transformer la manière dont les ressources disponibles sont utilisées. Il propose quatre orientations majeures :
Premièrement, investir davantage dans les interventions à fort impact et mieux cibler les ressources à partir des évidences programmatiques et scientifiques.
Deuxièmement, renforcer les synergies entre interventions et acteurs afin de favoriser leur intégration.
Troisièmement, poursuivre le plaidoyer en faveur d’une augmentation du financement domestique.
Quatrièmement, travailler à l’intégration, à moyen terme, du paquet minimum de services VIH dans l’offre de soins de l’assurance maladie universelle.
Ces orientations dessinent une nouvelle philosophie de la riposte : faire mieux, cibler davantage et construire progressivement une réponse moins dépendante des financements extérieurs.
Le marathon : une métaphore pour la dernière ligne droite
Pour traduire l’état d’esprit qui doit guider les acteurs, le Professeur PITCHE s’est appuyé sur une anecdote consacrée au célèbre marathonien éthiopien Haile Gebrselassie. Les derniers kilomètres d’un marathon sont les plus difficiles : le coureur est épuisé, mais il voit la ligne d’arrivée. C’est précisément à ce moment qu’il doit puiser dans ses dernières ressources et rester concentré sur son objectif. Cette métaphore résume parfaitement la situation de la lutte contre le VIH au Togo. Le Togo a parcouru une longue distance. Il a obtenu des résultats majeurs. Mais il reste encore des kilomètres à parcourir. Et les derniers kilomètres pourraient être les plus difficiles, notamment en raison de la réduction des financements. Le message du Professeur PITCHE est donc sans ambiguïté : les difficultés ne doivent pas conduire au renoncement.
Une revue annuelle qui devient aussi un exercice de transmission
Au-delà des chiffres et des stratégies, cette revue aura finalement été marquée par une dimension humaine forte. Depuis 2007, le Professeur Pitche a fait de la revue annuelle un rendez-vous de redevabilité, permettant de rendre compte des progrès réalisés, mais aussi des difficultés rencontrées. Il rappelle que depuis 2013, le CNLS produit chaque année son rapport programmatique et le REDES, contribuant ainsi à institutionnaliser cette culture de la redevabilité. Son départ prochain vers l’OOAS donne donc à cette édition une valeur particulière. Il ne s’agit pas seulement de clôturer un exercice. Il s’agit aussi de refermer un chapitre de près de vingt ans. Un chapitre au cours duquel la riposte togolaise s’est structurée, professionnalisée et a obtenu des résultats importants.
Une page se tourne au Togo, une nouvelle s’ouvre pour l’Afrique de l’Ouest
Au moment de quitter provisoirement le « navire » de la lutte contre le VIH au Togo, le Professeur Vincent Palokinam PITCHE laisse derrière lui un héritage institutionnel construit au fil de deux décennies. Mais son prochain rôle à la tête de l’Organisation Ouest-Africaine de la Santé donne une autre perspective à ce départ. Le combat ne s’arrête pas. Il change d’échelle.
L’expérience accumulée dans la riposte togolaise — coordination multisectorielle, gouvernance des programmes, mobilisation des ressources, partenariat avec la société civile, prise en compte des droits humains, décentralisation des services et culture de la redevabilité — constitue désormais un capital appelé à être mis au service d’une vision régionale de la santé. Le dernier message du Professeur PITCHE prend ainsi tout son sens : il quitte temporairement le navire, mais pas le fleuve.
Après avoir consacré près de vingt ans à faire avancer la riposte contre le VIH au Togo, il s’apprête à poursuivre la navigation à l’échelle de l’Afrique de l’Ouest. Et si la revue annuelle 2025 marque la fin d’un cycle, elle porte aussi en elle le début d’une nouvelle aventure : celle d’un engagement qui passe du national au régional, du CNLS-IST à l’OOAS, avec la même ambition de contribuer à améliorer la santé des populations.









